Santé mentale, l’autre tabou de l’industrie musicale

Entre passion et épuisement, la santé mentale reste le grand angle mort de l’industrie musicale.

Burn-out, anxiété, précarité : artistes et équipes tirent la sonnette d’alarme.

Dans cet entretien croisé pour MDMC Music Ads, la psychologue Martine Da Cruz et l’éditeur Maxime Jacquard appellent à repenser le rythme, la prévention et la notion même de “prendre soin”.

Le revers de la passion

Derrière les concerts et les stories, l’industrie musicale tourne à plein régime. Sorties en continu, présence en ligne obligatoire, budgets serrés, emplois précaires : beaucoup tiennent par passion, mais s’épuisent en silence.

Dans ce système où la créativité se confond avec la productivité, la santé mentale devient la première victime.

C’est ce constat que partagent Martine Da Cruz, psychologue clinicienne installée en Essonne — elle propose aussi des consultations en visio sur mdacruz-psychologue.fr — et Maxime Jacquard, éditeur aux Éditions Écho Orange et pour la plateforme Tweny.fr.

Tous deux travaillent au contact d’artistes, d’auteurs, de techniciens, et voient les mêmes symptômes : anxiété, perte de plaisir, isolement, culpabilité de ralentir.

Leur échange pose une question simple : comment continuer à créer sans se détruire ?

Revenir à soi dans l’industrie de la performance

D’après un entretien avec Martine Da Cruz et Maxime Jacquard

Maxime Jacquard met les mots sur des limites qu’il a lui-même connues. « Quand tu te brûles, tu enlèves ta main », dit-il, comme un constat évident : il faut apprendre à se retirer avant de se blesser.

Pour Martine Da Cruz, le problème est systémique. «On a des besoins biologiques et des limites personnelles. On peut être très actif et productif, mais il faut aussi qu’il y ait du ressourcement (autrement dit une énergie entrante) pour rester performant et durer longtemps. Donner sans se recharger, c’est s’épuiser.» 

Une industrie sous tension

Selon l’étude CURA 2022, menée par le CNM et Audiens, 22 % des répondant·es souffrent d’anxiété, 15 % de burn-out, 15 % de dépression, et plus de la moitié se disent régulièrement épuisés.

83 % continuent à travailler même malades, 70 % déclarent ne pas avoir accès à des soins adaptés, et 38 % gagnent moins d’environ 1 300 € par mois.
Les plus jeunes sont les plus fragiles : 54 % des moins de 24 ans affichent un niveau d’anxiété élevé.

La passion est intacte, mais les corps fatiguent.

Repérer les signaux faibles

Martine Da Cruz décrit un stress, souvent insidieux, et la fatigue qui s’installe petit à petit, y compris quand on adore son métier.
Maxime Jacquard liste les signes d’alerte : plus d’alcool, moins de sommeil, repas sautés, isolement, irritabilité. « Régulièrement, faut s’autochecker… demander des checks autour de soi », dit-il.
Martine ajoute : le premier réflexe, c’est d’en parler. Ne pas se taire, observer autour de soi, tendre la main. Parfois, un simple “Comment tu vas, vraiment ?” suffit à ouvrir une porte.

Réinventer les rituels

Maxime sourit : « C’est peut-être un truc qu’on devrait apprendre… et pas se retrouver autour d’une mauvaise vodka. »
Il parle de créer autrement, de célébrer autrement.
Martine observe la montée d’une génération qui ose la sobriété. « On voit aussi apparaître les bars à mocktails… parce que si on boit pas d’alcool, on boit quoi ? », dit-elle.
Et Maxime d’ajouter : « À l’ADE d’Amsterdam, tu as une offre sans alcool de partout… des super bières sans alcool. »
En France, cette culture du “sobre et social” n’en est qu’à ses débuts.

Retrouver le plaisir simple

Pour Martine, le plaisir est un repère essentiel : « quand il disparaît, c’est un signe qu’il faut entendre, c’est un indicateur fort »  Maxime parle d’un réapprentissage. « J’en fais moins. Mais c’est beaucoup plus sain », dit-il à propos de la photographie, redevenue un espace libre, sans enjeu.
Et il ajoute : « La poésie, c’est le truc le plus inutile du monde et pourtant le plus beau… on minimise à quel point ça fait du bien de faire des choses inutiles. »

Martine résume : passer du mode “faire” au mode “être”. Revenir à ce qui nourrit vraiment.

Comprendre les comportements à risque

Toujours selon l’étude CURA :

  • 46 % consomment des médicaments, 42 % du cannabis.
  • Un quart boit de l’alcool chaque jour, 29 % ne boivent pas du tout.
  • 75 % estiment ne pas être assez informés sur les risques du métier.
  • 70 % disent ne pas avoir accès aux soins.

Le manque de sommeil, les horaires décalés, la précarité et la pression permanente pèsent lourd. Les artistes travaillent la nuit, les week-ends, souvent seuls, sans cadre clair ni temps de repos.

L’art comme soin

Maxime Jacquard revendique une curiosité transversale : spiritualités, philosophie, psychologie, management. Lire au-delà de la musique, dit-il, aide à garder du recul.
Martine Da Cruz, elle, voit dans la création un espace de respiration à préserver, pas une performance à tenir.

Cette vision rejoint des initiatives déjà en place : Help Musicians UK propose un accompagnement psychologique gratuit au Royaume-Uni, Backline fait de même aux États-Unis. En France, le Centre National de la Musique et Audiens développent des programmes similaires.

Vers une culture du soin

75 % des professionnel·les de la musique disent ne pas être correctement informé·es des risques du métier. Pourtant, les outils existent : formations, cellules d’écoute, accompagnement psychologique.
Martine rappelle que les mêmes gestes permettent de prévenir et de guérir : dormir, manger, respirer, poser des limites.
Maxime ajoute qu’écouter son corps, c’est pas du luxe — c’est une compétence vitale. Reconnaître ses limites, accepter les pauses, c’est ce qui permet de durer.

Parce qu’au fond, on ne sauve pas la musique en sacrifiant celles et ceux qui la font vivre.

Un forum pour apprendre à prendre soin

Parce que changer les mentalités passe aussi par la rencontre, Le Pôle et Le 6par4, avec le soutien de l’ARS et d’Audiens, organisent le Forum sur la santé des musicien·nes.
Un événement entièrement gratuit, ouvert aux artistes professionnel·les et amateur·ices, ainsi qu’à leurs équipes (managers, professeur·es, chargé·es d’accompagnement…).
Objectif : prendre soin des artistes, s’informer, s’outiller.

Au programme : des ateliers pratiques sur la posturologie, la voix, la préparation physique et mentale à la scène, la santé mentale, la prévention auditive, ou encore l’accueil des artistes en situation de handicap — menés par des intervenant·es expert·es.

Deux plénières dédiées à la santé mentale viendront rythmer la journée :

Comment aider les artistes à lever le tabou sur les questions de santé dans une industrie performative ?

Intervenantes : Sarah Minski (Audiens), Céline Bouissou (Thalie Santé), Corine Bellier ou Laurence Billon (AFDAS)
Modération : Thérèse Sayarath, artiste, conférencière et créatrice du podcast T’as mal où ?

Santé mentale des artistes : en 2025, les artistes de l’industrie sont-ils tous voués au burn-out ?

Intervenantes : Sandrine Bileci (Collectif CURA), Noémie Barillet (psychologue clinicienne, chargée d’accompagnement, artiste, chargée de production)
Modération : Thérèse Sayarath (T’as mal où ?)

Lundi 17 novembre 2025, de 14h à 21h, au Quarante – Laval.
Infos et inscriptions sur lepole.asso.fr

En cas de besoin

Pour toute personne du secteur confrontée à la détresse psychologique, à l’addiction ou à l’épuisement :

  • Audiens – cellule de soutien psychologique : 0 800 500 331 (gratuit, 24 h/24)
  • Numéro national de prévention du suicide : 3114 (gratuit, 24 h/24)
  • SPS – Soins aux Professionnels du Spectacle : 0 805 23 23 36
  • CURA – Collectif de prévention et d’action dans la musique : cura-music.org

Ces dispositifs ne remplacent pas un suivi médical, mais ils peuvent être le premier pas. Parce qu’avant de faire du bruit, il faut savoir s’entendre.

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